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Congrès mondial sur l'exploitation des enfants
        

Reportage sur la traite des êtres humains en Bulgarie
FREDERIC DELEPIERRE
lundi 24 novembre 2008, 14:55
Ce mardi s'ouvre à Rio de Janeiro, et pour trois jours, le troisième congrès international sur l'exploitation sexuelle des enfants et des adolescents. Près de 3.000 participants issus d'une centaine de pays sont attendus pour évoquer le sort des enfants victimes à travers la planète. L'occasion d'opérer une plongée à Sliven, la ville de l'est de la Bulgarie d'oú est originaire une prostituée bruxelloise sur deux. Soit une centaine de jeunes filles parmi lesquelles, parfois, des mineures d'âge.


Dans son training vert et noir, Elena (prénom d'emprunt) jette un regard sombre vers la cité rom de l'Espoir qu'elle a voulu quitter pour vivre des jours meilleurs. © Pierre-Yves Thienpont.

reportage

SLIVEN ET SOFIA (BULGARIE)
DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL

Les néons sont roses, bleus ou mauves et les noms de bars plus exotiques les uns que les autres. Derrière les vitrines, des dizaines de jeunes femmes jouent de leurs charmes pour attirer le chaland "en manque d'amour". Toutes dentelles dehors, elles exhibent leurs formes avantageuses au client potentiel, n'hésitant pas à afficher le tarif d'entrée de jeu : quatre doigts en l'air pour 40 euros les dix minutes de "plaisir tarifé". Un regard à gauche, un autre à droite, le client est appâté et pénètre dans le bar. Un scénario répété des centaines de fois sur une journée rue d'Aerschot, à Schaerbeek, haut lieu de la prostitution de la capitale. Des pratiques dont les principales victimes sont des jeunes femmes bulgares, très souvent intégrées de force dans des réseaux et arrachées à leur famille. Sans rien savoir du calvaire qu'elles vont endurer en Belgique.

"A l'heure qu'il est, commente un enquêteur de la cellule traite des êtres humains de la police fédérale, sur les 200 filles du quartier de la gare du Nord de Bruxelles, nous savons que 70 % sont Bulgares. Pire, parmi ce pourcentage, 70 % des filles proviennent de la ville de Sliven et de ses alentours." Bref, elles sont une centaine à provenir de cette région située à quatre heures de route à l'Est de la capitale bulgare, Sofia. Une ville industrielle de 100.000 âmes qui n'a pas réussi à amorcer le post-soviétisme. Les vieilles usines situées à l'entrée de la ville ruminent donc leur passé. Tandis que les jeunes branchés de la ville ont le regard vissé vers l'Europe de l'Ouest et du Sud. Avec une préférence pour l'Espagne, l'Italie ou la Grèce voisine. Un état de fait que les trafiquants d'êtres humains savent pertinemment pour en remplir leurs comptes en banque depuis plusieurs années. Un business aussi discret que glauque car dans les rues de la ville provinciale, rien de cette "économie parallèle" ne transparaît. Pourtant les victimes ne manquent pas.

Parmi ces jeunes filles qui se sont retrouvées contre leur gré en Belgique : Elena (prénom d'emprunt). Au péril de sa vie, elle a réussi à s'extraire des griffes de ses bourreaux et a accepté de témoigner contre eux devant un tribunal bulgare. Afin d'être protégée, elle a été hébergée dans un lieu secret et confiée à la surveillance de Violeta Storva, la responsable de l'OIM, l'organisation internationale pour la migration, à Sliven.

"C'était en août 2006. Elena était étudiante en avant-dernière année au lycée, relate Violeta. En été, elle était serveuse dans un bar. Un jour, à Sliven, elle rencontre un couple avec un enfant. Le couple lui a promis un travail de serveuse à la mer Noire." La jeune fille d'à peine 18 ans ne le sait pas encore mais elle vient de tomber dans les mailles d'un filet tendu par un maquereau et sa complice. Le jour du départ, Elena est prise de doutes. "Ce n'est pas le chemin, lance-t-elle, dans la voiture du couple. "Oú va-t-on ?" "On te trouve du travail à l'étranger. C'est très bien payé", lui rétorque froidement le proxénète.

Première halte après quatre heures de trajet : une gare de bus, à Sofia. Avec deux autres filles du même trafiquant, Elena est embarquée pour la Belgique. Complice du trafic, le chauffeur reçoit les trois passeports afin de les présenter à la frontière bulgare. Visiblement rompue à "l'exercice", une camarade de route d'Elena, enceinte de sept mois, lui lance tout de go : "T'inquiète, tu vas te prostituer". Elena tombe des nues.

Arrivée à Bruxelles, Elena est prise en charge par un homme d'origine turque et son épouse bulgare. "Ils ont installé la jeune fille dans un hôtel avec l'interdiction ferme de sortir sans eux, commente Violeta Storva. Et dès le deuxième jour, Elena se retrouvait en vitrine à Bruxelles. Pour douze heures d'affilée. Et de son hôtel, elle déménageait pour un appartement. Après chaque client, Elena devait donner l'argent à la dame qui le reversait le soir au Turc. Chaque soir enfin, la jeune fille devait téléphoner à sa mère pour lui dire que tout allait bien, qu'elle se plaisait dans son travail de serveuse et qu'elle était bien payée."

Après deux mois de calvaire à Bruxelles, Elena reprend le chemin de la Bulgarie. Mais pas pour y retrouver sa famille. Son passeport lui est toujours confisqué. Elle est séquestrée dans un appartement de Sofia. Elle ne le sait pas mais le couple qui l'a mise sur le trottoir est occupé à la revendre à deux proxénètes bulgares. "Elle a dû signer une reconnaissance de dettes fictive de 10.000 levs (5.000 euros) censés représenter son voyage vers la Belgique, son loyer, sa nourriture. Elle a ensuite été envoyée dans des bordels des Pays-Bas", se lamente Violeta qui ajoute à demi-voix que "c'est une très jolie fille dont le père, décédé, était bulgare et la mère polonaise." Et pour tous les "services rendus", la malheureuse victime a reçu 1.000 euros de ses bourreaux. De retour à Sliven, pour ne pas attiser la curiosité des services de police, Elena est à nouveau séquestrée mais elle réussit à s'échapper. Elle se confie à sa mère et toutes deux vont déposer plainte. Elena est mise sous protection. Le procès s'ouvre et les intervenants sont condamnés, fin 2007, y compris le chauffeur du car.

Depuis lors, la police de Sliven a mis les bouchées doubles pour démanteler les divers réseaux qui sévissent dans la ville. Sept dossiers sont ouverts chez le procureur. Au point que Petko Cholakov, principal enquêteur en charge du crime organisé à Sliven est venu en commission rogatoire, à Bruxelles, voici quelques semaines. A son retour, il a dit à plusieurs quotidiens bulgares avoir été très surpris du nombre de filles originaires de Sliven qu'il a vues dans les vitrines de la rue d'Aerschot. Mais là n'est pas l'essentiel. "Au moins 80 % des parents de ces filles ne savent pas qu'elles sont à Bruxelles et qu'elles se prostituent." Autre source d'étonnement du policier, les dames de compagnie des prostituées qui sont "éduquées et qui collectent l'argent pour le compte des maquereaux. Elles font partie du business. Cela ne se fait pas en Bulgarie", dit l'enquêteur.

Mais selon Cholakov, il ne faut pas forcément croire que de grandes organisations se trouvent derrière cette exploitation. "Souvent, c'est un homme seul qui décide d'exploiter une ou plusieurs filles. Et parfois, l'un de ces hommes décide de centraliser l'activité locale. On soupçonne ainsi l'une de ces bandes d'avoir commis des attentats récemment contre des proxénètes à Sofia."

L'un de ces proxénètes d'envergure, Atanas Mandev, est soupçonné d'avoir tenté de corrompre la municipalité de Sliven. Pour se donner bonne conscience, il aurait en contrepartie investi dans des parcs publics dans la ville. Aujourd'hui après avoir échappé à une fusillade au cours de laquelle il a reçu huit balles dans le corps, il purge une peine de prison pour blanchiment. Aucune preuve de son implication dans un vaste réseau de prostitution n'a pu être réunie.

Aujourd'hui, les hommes de la traite des êtres humains à la police fédérale de Bruxelles ont une septantaine de dossiers ouverts concernant Sliven. Voici une dizaine de jours, ils ont encore fait extrader un maquereau vers Bruxelles. Une procédure facilitée grâce au mandat d'arrêt européen et qui déplaît au plus haut point aux proxénètes. "En quelques années, nous avons pu identifier 2.000 filles venant de cette ville, dit l'un des enquêteurs. Souvent, elles ne font qu'un passage chez nous. Elles sont ensuite envoyées dans un autre pays avant de pouvoir nouer des contacts trop intimes avec des clients ou des policiers."

Reste la partie moins visible de l'iceberg : la prostitution issue de la communauté rom de Sliven et de Bulgarie en général. Celle qui n'a pas accès aux vitrines de Bruxelles ou d'Amsterdam. C'est sur les trottoirs qu'elle s'exerce. Surtout en Grèce, en Espagne ou en Italie. Mais aussi en Bulgarie même. Et là, très souvent, les jeunes filles exploitées sont mineures d'âge. C'est le cas de Ekatarina (prénom d'emprunt), rencontrée dans un centre de crise de Pazardzhik, soutenu par le gouvernement bulgare et l'Unicef. "Elle aura 18 ans en décembre, relate la directrice du centre qui accueille dix jeunes. Elle a été contrainte de se prostituer plusieurs années par sa famille très pauvre qui voit en elle un moyen de se faire des revenus. Elle n'a jamais été à l'école auparavant. Si elle est ici, c'est pour la protéger contre son milieu et tenter de l'instruire. Mais quand elle aura 18 ans, on ne pourra plus rien faire."

Idem pour Irina (prénom d'emprunt). Elle a aujourd'hui 17 ans. Dans son training vert et noir, elle jette un regard sombre vers le quartier rom de Sliven baptisé fort peu à propos Nadedja, qu'il convient de traduire par Espoir. "Ils sont 24.000 à vivre là", commentent deux policiers en civil circulant dans une vieille Lada beige. Les maisons y sont faites de bric et de broc et l'essentiel des chemins carrossables est fait de terre ou de boue. "Parmi les trois castes de la communauté, la plus riche a le droit de profiter des enfants de la plus pauvre pour les faire mendier, devenir pickpockets ou pour se prostituer", poursuivent les policiers. C'est ce qui est arrivé à Irina. "J'ai confié à une amie mon envie d'aller vivre en Crète car je n'avais pas d'avenir ici. Elle m'a fait rencontrer des gens qui m'ont envoyée en Crète mais pour m'y prostituer. Ça a duré 6-7 mois et je n'ai jamais été payée." Qu'espère-t-elle de la vie maintenant ? "Je n'en sais rien." Pourrait-elle replonger ? "Evidemment, déplore Kiail, un médiateur au sein de la communauté. Ses parents ont besoin d'argent. Et ils n'ont pas le même rapport au corps que nous. Cela prendra encore des années pour les faire changer."

Pendant ce temps, les enfants de l'Espoir courent pieds nus dans la boue et s'ébrouent dans la décharge du fond de la cité. Deux d'entre eux ont, pour seul jouet, un pigeon relié à leur poignet par une ficelle attachée à la patte de l'animal. A la gare du Nord, à Bruxelles, quelques hommes en costume, mallette à la main, prendront le train plus tard. Ils ont à faire!


 

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