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 vlogale 138 [http://www.cmaplanete.eu/vlogal-138.html]
 posté le 15-02-2008
 Zone droits
 Français
 belgique exploitation accueil
vlogale résultant : Aucun
La maison des enfants perdus
        Un site secret en Belgique accueille les enfants étrangers maltraités et exploités


Article publié dans Le Monde:

http://www.lemonde.fr/europe/article/2008/02/15/belgique-la-maison-des-enfants-perdus_1011796_3214.html#ens_id=1011915

Celle-là est arrivée hier, cassée au sens littéral, après un détour par un hôpital bruxellois. Quel âge a-t-elle, avec son allure si frêle ? Seize ans peut-être. Pour échapper à ceux qui l'avaient enfermée et exploitée depuis 2006, elle s'est défenestrée. Une autre a affirmé, et c'était sans doute vrai, qu'elle ignorait son nom quand, enfin, la police l'a délivrée du lieu où elle servait de bonne à tout faire depuis plusieurs années. Une autre encore a été vendue par sa famille, enfermée, droguée. Elle croit que des hommes voulaient prélever un de ses organes.

Il y a des grands ados, des plus jeunes et on a même vu arriver, un jour, un gamin de 5 ans. Des garçons, parfois, des filles, souvent. Victimes de passeurs, de proxénètes, de trafiquants ou tout simplement de leurs proches. Certaines, mariées de force ou soumises à la coutume, croient que leur époux a toujours raison, même quand il les place de force sur un bout de trottoir.

Ils sont une quinzaine au total et vivent dans cet endroit gardé secret, au fin fond d'une province de Wallonie. Pour mettre leur corps et leur esprit à l'abri, pour assurer leur protection, ils sont accueillis dans une bâtisse anonyme, bordée d'autres bâtisses anonymes.
Ce matin-là, ça sent le savon noir et le foie de veau. Une voix énergique réclame des pensionnaires qu'ils remettent de l'ordre dans la salle de séjour. Une très jeune fille passe, un bébé dans les bras, et salue timidement l'inconnu qui entre. La seule consigne donnée à celui-ci est de ne pas perturber l'équilibre du lieu : pas de photos, un minimum de contacts directs.
Deux tiers environ de ceux qui séjournent ici ont été prostitués, les autres, astreints à travailler pour des exploiteurs. Parfois, un cas plus exceptionnel encore - comme celui de cette petite Rom dont on soupçonne, sans pouvoir en apporter la preuve, qu'elle était aux mains de trafiquants d'organes - sidère les intervenants. "A chaque récit, les frontières de l'impossible reculent", commente Denis, le directeur du centre, officiellement dénommé "Service d'accueil pour mineurs étrangers non accompagnés, victimes de la traite des êtres humains".
Les policiers, les juges, les psychologues qui sont en relation avec le centre ont baptisé "mineurs TEH" ces enfants découverts dans des bars louches, dans l'arrière-boutique d'un magasin de nuit ou à un carrefour, contraints de mendier pour "le chef". Leurs récits ont permis d'établir une sorte d'atlas mondial de la maltraitance des enfants : l'Europe de l'Est et le Nigeria pour la prostitution, la Chine et l'Equateur pour le travail forcé, l'Inde et le Pakistan pour l'exploitation des filles dans les magasins ou la fruiticulture, le Maghreb pour celle des garçons dans les restaurants et la boucherie...

"EXFILTRATION"

Une fois alertés sur la situation d'un jeune, les responsables du centre d'accueil "l'exfiltrent" en moins de deux heures. L'accueil se fait 7 jours sur 7, 24 heures sur 24. L'équipe qui encadre les 15 mineurs est composée de 22 "équivalents temps plein" : éducateurs, psychologue, criminologue, psychomotricienne, éducatrices scolaires, infirmière, etc.
Sur place, il y a toujours au moins trois adultes et la porte est constamment verrouillée. Ici, on sait que certains seraient prêts à tout pour récupérer leur "gagne-pain" et on se méfie des voitures qui rôdent. Dès qu'on a un doute, on alerte la police locale, avec laquelle un accord spécifique a été conclu. Cela n'a pas empêché, un jour, une disparition.
Quand un jeune débarque, il s'agit d'abord de le sortir du réseau qui l'exploite. Puis de "l'accueillir, le sécuriser, le stabiliser, l'aider à s'intégrer socialement, l'accompagner dans son projet de vie", résume le projet pédagogique. Il y a une monnaie d'échange : la particularité de la loi belge est que le jeune clandestin pourra bénéficier d'une protection constante et d'un permis de séjour illimité à 18 ans s'il collabore avec les autorités judiciaires, s'il livre des informations sur ceux et celles qui ont facilité son arrivée en Belgique et/ou l'ont exploité. Ceux qui dénoncent les passeurs sans avoir eux-mêmes été exploités peuvent aussi bénéficier de la loi.
Le jeune homme, la jeune fille ont quarante-cinq jours pour décider s'ils collaborent ou non avec les autorités. Accepter l'idée que l'on peut parler à un policier et que le terme "protection" a un sens pour lui. Prendre conscience qu'ils ont été des victimes, "car certains d'entre eux ne s'en rendent pas compte", relève Denis. En tout cas, les fugues sont rares depuis que la maison a ouvert ses portes, en 2003.
Le premier mois, le pensionnaire ne sort pas, ou alors accompagné. Il abandonne son téléphone portable et suit des cours sur place. Le deuxième mois, il pourra avoir un contact téléphonique avec sa famille et sera assisté d'un interprète. A bout du troisième mois, on évalue son état. Au passage, sa situation a été éclaircie par la criminologue, et un médecin a dressé un bilan de santé. Le jeune sait désormais quels sont ses droits et ses devoirs.

DÉSENVOÛTEUR

La phase dite d'intégration démarre alors : la victime bénéficie d'un programme individuel d'encadrement et se prépare soit à une vie plus autonome intra-muros, soit - à sa demande - à un retour organisé dans son pays. L'épisode numéro trois de son chemin, l'orientation, démarre par la reconnaissance officielle, ou non, de son statut et son éventuelle régularisation. Il bénéficie aussi de tout ce que le centre peut lui apporter et, depuis 2006, de l'aide d'un tuteur légal, une personnalité extérieure qui l'assiste dans toutes ses démarches.
Ce parcours, qui peut durer plusieurs années, est rythmé par les apprentissages, soumis à l'acceptation de règles de la vie en communauté et à une série d'obligations strictes. Symboliquement, les jeunes passent d'une chambre à un petit studio puis, parfois, à une maison communautaire extérieure où, sous la surveillance de trois éducateurs ils vivent dans une quasi-autonomie avant le grand saut dans la vie normale. "Tous ne sortent pas guéris, mais certains s'en sortent bien, trouvent un boulot et démarrent une vie, dit Denis. Mais le fait d'avoir dénoncé les rend plus forts."
L'équipe des intervenants, dont la composition est restée étonnamment stable, estime faire "du bon boulot". Parfois, elle se surprend à rire des trésors d'imagination qu'elle a déployés pour résoudre les épisodes les plus tragiques : l'appel à un désenvoûteur pour apaiser une jeune fille ou à un confesseur pour calmer une Hutu et une Tutsi qui en venaient aux mains, etc.
Pour ceux qui sont là, combien d'autres vivent l'enfer ? Sur ceux qui sont là, combien s'en sortiront vraiment ? Denis élude. Il veut que, pour les "TEH", la vie soit devant, jamais derrière.


 

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